Hannah Arendt (1906-1975)La conscience du mal |
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| Auteur : Isabelle Ohmann |
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Juive allemande, née à Hanovre en 1906, Hannah Arendt, est une figure marquante de la pensée politique contemporaine. Maîtresse d'Heidegger, élève de Karl Jaspers, elle obtient son doctorat de philosophie à Heidelberg. Fuyant le nazisme, elle s'installe en France dès 1933, puis s'évade aux Etats-Unis en 1941. C'est en 1951 qu'elle publie, aux Etats-Unis, son oeuvre magistrale en trois parties sur «Les origines du totalitarisme». <?
Mais en France, elle eut du mal à trouver un écho : elle ne fut publiée qu'à partir de 1972, et sans grand retentissement, bien que très connue aux Etats-Unis. C'est sans doute parce que, entre autres, réunir dans une même analyse le nazisme et le stalinisme, comme relevant du totalitarisme était inacceptable par l'aile gauche, alors majoritaire de l'intelligentsia française. Le temps a fait son oeuvre et nul, aujourd'hui, ne peut plus contester la pertinence et la lucidité de son travail.
Le trentième anniversaire de la disparition d'Hannah Arendt a donné lieu à diverses publications, parmi lesquelles l'ouvrage édité chez Payot, «Responsabilité et jugement», qui présente une collection d'articles, cours et conférences de Hannah Arendt, postérieurs, sauf un, au procès de Eichmann à Jérusalem, en 1963. La philosophe y reprend les conclusions de la banalisation du mal dont elle avait exposé les fondements lors de son compte rendu du procès du dignitaire nazi.
Morale et loi
Depuis Socrate, la source du mal est l'ignorance. Comme il l'affirmait, nul n'est méchant volontairement, ce à quoi la tradition chrétienne rajoute : il doit être pardonné car il ne sait pas ce qu'il fait. Arendt précise que mal ne peut être évité que si nous en avons conscience ; la «banalisation du mal» vient du fait que l'on n'intègre pas nos actions dans un processus de conscience et, par là, il y a absence de remords, et donc pas de correction possible ; le mal peut alors s'étendre à l'infini et c'est une des dynamiques du processus totalitaire. En clair, c'est la conscience du mal qui met un frein au mal. Cette conscience naît de l'appréciation innée des frontières entre le bien et du mal, ou, en reprenant la définition platonicienne, entre l'injuste et le juste. Même si tous les esprits humains sont, a priori, capables de faire cette distinction, comme l'affirme Platon, cette appréciation est liée à la qualité d'âme que nous possédons, à savoir notre capacité à capter l'idée de ce qui est juste ou de ce qui ne l'est pas. Pour les autres, c'est-à-dire pour les hommes qui n'ont pas encore développé cette capacité de captation innée des préceptes moraux, c'est la loi qui leur sert provisoirement de guide extérieur en attendant qu'ils aient développé, par la pratique de la philosophie, leur boussole intérieure.
Suivre le bien
Cette pratique se fonde sur la pensée, dont Arendt rappelle qu'elle est un dialogue que l'esprit tient avec lui-même. C'est cette double nature du je et du Soi, qui permet la pratique fondatrice de la philosophie, à savoir l'examen de conscience qui mène à la prise de conscience du bien et du mal agir. Par cette conscience, en vertu de l'impératif catégorique de Kant, nous sommes intérieurement obligés au bien, même si le philosophe distingue connaissance morale et conduite morale. Car on peut savoir ce que l'on doit faire, mais ne pas le faire pour diverses raisons. Ce commandement impératif s'adresse à la volonté qui se met en oeuvre non par rapport aux inclinations mais à la raison qui détermine ce qui est bon en soi, et pas seulement bon pour soi.
Obéissance et responsabilité
Le mal est, par conséquent, une désobéissance. Il peut être une désobéissance à la loi extérieure comme à sa propre conscience. La question de la responsabilité se pose là : une conduite est-elle morale lorsqu'elle est liée à l'obéissance d'une loi donnée de l'extérieur alors qu'elle contredit manifestement la conscience du bien et du mal ? Arendt rappelle la suprématie, dans toutes les traditions, de la loi morale sur la légalité civile. Mais, on le sait, comme elle l'a démontré, les systèmes totalitaires visent à supprimer toute vie intérieure, rendant l'homme dépendant et soumis à la seule loi extérieure, l'ordre se substituant alors à la conscience. La loi civile, encore renforcée par l'obéissance collective, tend à s'imposer à la morale individuelle.
Peut-il y avoir responsabilité, s'il n'y a pas conscience ? C'est la question absurde qui s'est posée avec une réalité frappante à Arendt lors du procès Eichmann. Le confort intellectuel de l'ordre donné endort la conscience. Celle-ci n'est sollicitée que dans l'exercice de la liberté : celle de choisir, celle d'assumer les conséquences de ses actions. La liberté naît de la responsabilité et l'obéissance de la vie intérieure : c'est tout le travail de l'homme qui veut éveiller sa conscience.
Hannah Arendt, responsabilité et jugement, éditions Payot, 316 pages, 22 ?
Hannah Arendt énumère dans son oeuvre les critères pour définir un système totalitaire : 1. La puissance des structures de l'Etat comme finalité, et non la justice ou le perfectionnement des citoyens. 2. Un parti unique. 3. Une idéologie officielle dogmatique. 4. Le monopole de l'information devenue propagande. 5. Un régime de terreur qui paralyse les individus et assure leur soumission. 6. La cannibalisation de ses propres concitoyens, par l'extermination, pour accélérer l'amélioration de la société. 7. La dénonciation hystérique de l'ennemi imaginaire. 8. La transformation de chacun en homme-masse, déraciné et isolé, qui a perdu son individualité. 9. L'entretien de la confusion entre le vrai et le faux, la réalité et la fiction, qui empêche de se forger des convictions. 10. L'abolition de la vie privée par la délation, qui conduit à se méfier de sa propre famille.
«C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal» Hannah Arendt
«Réussis à paraître devant les autres ce que tu souhaiterais être, c'est tout ce que peuvent exiger de toi les juges de ce monde.» Essai sur la révolution d'Hannah Arendt |
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